Réforme du collège: "Les professeurs d'allemand sont sacrifiés"

publié le 26/03/2015 à  07:28, mis à jour à  07:55   dans l’EXPRESS

Notre contributrice est professeur d'allemand depuis plus de vingt ans. Elle redoute que la réforme du collège voulue par la ministre de l'Education ne conduise à raboter les heures consacrées à l'enseignement des langues vivantes. 

Une professeure d'allemand s'inquiète du sort réservé par la réforme du collège à l'enseignement des langues étrangères.

"Comme beaucoup de mes collègues professeurs d'allemand, j'ai mené et mène toujours de nombreux projets: voyage, jumelage, pièce de théâtre... Autant d'aventures marquantes pour les élèves, comme pour moi. Je travaille dans un établissement avec des classes bilangues anglais/allemand de la 6ème à la 3ème, et des sections européennes en allemand et en espagnol, en 4ème et 3ème.  

Il y a deux ans, le collège dispensait encore 28 heures hebdomadaires d'allemand. Cette année, nous sommes passés à 24 heures. Nous n'avons gardé qu'une section bilangue en 6ème à 28 élèves et ne proposons plus qu'une heure trente au lieu des deux heures habituelles de classe européenne en raison d'une enveloppe horaire toujours plus réduite. Car quand il y a pénurie, on commence par raboter les matières optionnelles.  

Mais avec la réforme des collèges proposée par Madame Najat Vallaud-Belcacem qui dit en préambule considérer "l'amélioration des compétences des élèves en langues étrangères" comme "une priorité", il ne s'agit plus seulement d'un coup de rabot. C'est une véritable hémorragie. 

Contre la suppression des classes bilangues

Avec le projet de loi sur la réforme du collège, tous les élèves commenceront la deuxième langue (LV2) en 5ème, ce qui implique la suppression de nos classes bilangues. Lors d'une intervention publique, la Ministre a aussi condamné les sections européennes, d'après elle trop élitistes.  

Au final, si ce projet est voté tel quel, le total des heures dispensées en allemand dans notre collège passera de 21 heures par semaine à seulement 6 heures. Ceci alors que Madame la Ministre prétend qu'aucune heure ne sera perdue avec la réforme. 

Cette réforme est un désastre pour toutes les langues, désastre qui avait déjà été amorcé en 2010 avec la réforme des lycées et qui supprimait des heures de LV1 et de LV2. Seule la section Littéraire a une enveloppe globale pour les langues plus raisonnable -à condition de ne plus faire de mathématiques du tout. Et je ne parle pas des coefficients alloués aux langues vivantes au bac, ridiculement bas, qui montrent eux aussi la "grande importance" accordée aux langues... 

Priorité langues étrangères?

Comment ose-t-on prétendre vouloir valoriser les langues quand on supprime tous les dispositifs qui permettent de progresser? Si les Français ne brillent pas en langue ce n'est pas une fatalité, pour progresser il suffit de s'en donner les moyens. Et qu'on cesse de taper sur les professeurs de langue qui font ce qu'ils peuvent face à 28 élèves au collège et 35 au lycée ! 

La seconde proposition de notre ministre est de généraliser la première langue dès le CP. Enseignée par les professeurs des écoles, cela ne coûte rien. Cela fait des années qu'on enseigne les langues en primaire, mais là encore, quand les enseignants parviennent à leur consacrer deux heures hebdomadaires ils ont de la chance, et la réforme des rythmes scolaires n'a rien fait pour les aider... 

Le risque d'une école à deux vitesses

Dans certains collèges comme le mien, c'est l'existence de ces filières prétenduement élitistes qui permet de maintenir une certaine mixité sociale et de contenir la fuite vers l'enseignement privé... Les abolir est la meilleure façon de sceller un système à deux vitesses avec l'école publique d'un côté, ne proposant qu'un enseignement a minima, et l'école privée de l'autre, bien plus libre de ses choix et pouvant continuer à soutenir l'enseignement des langues. 

Enfin, quid des promesses au plus haut niveau de l'état de promouvoir la langue du partenaire allemand? Madame la Ministre se souvient-elle que l'on fête chaque année dans nos établissements la journée franco-allemande? S'il ne reste que six heures d'allemand hebdomadaire dans mon collège, mon poste disparaît et je devrais me partager entre trois établissements, ce qui compromet vivement tous les projets que je mène avec mes élèves. Et tous mes collègues de collège seront dans le même cas. 

J'ai passé l'agrégation l'année dernière. Avec cette réforme, je peux enterrer définitivement mes espoirs d'obtenir un jour un poste en lycée. En revanche je serai payée à un salaire supérieur pour enseigner à un niveau de débutant jusqu'à la disparition totale de l'allemand de nos écoles".